Paroles de dirigeant – Didier Canivenc : “Il y a de quoi être inquiet pour notre rugby”

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Il y a deux mois à peine, l’optimisme était encore d’actualité sur les bords du Tarn, du côté de Marssac. Et puis la semaine dernière, la sentence est tombée, inévitable, manque d’effectif et le forfait général prononcé pour ce club de 3ème série. Didier Canivenc, ancien joueur, devenu entraîneur, président, et éducateur reconnu, est forcément amer de cet échec. Son expérience du rugby d’en bas, lui permet d’évoquer la situation de son club et de porter un regard objectif sur la situation du rugby en général. Au cœur de nouvelles réflexions autour du jeu, de la prévention et de la sécurité, préconisées par la FFR, le couteau suisse tarnais livre une analyse sans prétention, mais qui devrait susciter sûrement d’autres réactions auprès de tout notre lectorat, à n’en pas douter…

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Au coeur de l’action, capuche sur la tête, le couteau suisse du club se livre sans concession (photo Christophe Fabriès)

Comment expliquez-vous ce forfait général de Marssac ?
Le mal était profond, depuis trois ans déjà. On a cru en mai dernier en un projet qui tenait la route. Mais entre la fusion avortée avec Brens (club voisin), des joueurs qui s’étaient engagés à jouer et qui ne sont finalement pas venus, le résultat est là. Je m’étais engagé à ne pas embarquer les joueurs dans une saison galère, je respecte ma parole.

On vous sent particulièrement dépité…
Oui, parce qu’on s’éloigne de plus en plus de l’esprit rugby. Certaines personnes ont manqué d’honnêteté. Et puis ces valeurs du rugby que l’on met en avant, elles se sont effritées aussi. A commencer par la convivialité, qui se perd. Mais on a notre part de responsabilité, nous les dirigeants. On a perdu cet état d’esprit en faisant venir des mecs de Gaillac. Et ce, au détriment des joueurs locaux, qui avaient l’amour du maillot, et qui ont mal vécu de ne plus jouer, à raison.

Marssac, Saint-Lary, Castelginest, Fumel, Millas, tous les Comités sont touchés par des problèmes d’effectif, et ont été obligé de déclarer forfait très récemment. L’an dernier, pas moins de 5 clubs ont aussi déclaré forfait juste avant de commencer la saison. Qu’est-ce que cela vous inspire ?
Que les problèmes d’effectifs ne sont pas nouveaux, que notre rugby est malade, mais on arrivait tant bien que mal à trouver une solution. Là, les clubs sont au pied du mur, et n’ont d’autre choix que de baisser les bras. Mais j’aimerais souligner un autre aspect. Le problème d’effectif touche aussi les catégories de jeunes, ce qui est encore plus inquiétant. J’ai passé la saison dernière avec 70 gosses pour deux éducateurs seulement ! A Albi, il y avait 15 U8, à Graulhet 5 U8, à Carmaux, aucun, et ce sont des grands clubs de notre département. Ce qui signifie qu’il va y avoir un trou générationnel plus tard. Quand on sait que le rugby perd des licenciés en cadets et juniors aussi, il y a de quoi être inquiet pour notre rugby oui.

La FFR a communiqué un plan d’action, visant notamment à contrer cette tendance justement…
Un plan qui part d’une bonne intention sûrement, mais quel est le message que l’on envoie aux parents et aux jeunes ? Les petits, on se doit de leur faire travailler les attitudes dans le jeu, au contact, ce qu’on appelle les fondamentaux, ce n’est pas pour rien. Je ne suis pas favorable à l’interdiction de plaquer en U8 ou U10, car je n’ai jamais vu de plaquage dangereux à cet âge là, surtout quand on demande de plaquer aux jambes. En revanche, je suis pour interdire les phases de ruck, qui sont beaucoup plus dangereuses. Les gamins voient à la télé les joueurs du Top 14, nettoyer à grands coups d’épaule, et ils font pareil le samedi. ce n’est pas le bon exemple, et ce n’est pas nécessaire à cet âge-là.

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Didier Canivenc (photo Christophe Fabriès)

Que préconisez-vous alors ?
Que l’on arrête déjà la “championnite aigue”, les tournois avec vainqueurs, etc… Redonnons d’abord l’envie de jouer à nos petits, et le plaisir qui va avec. Ils auront bien assez le temps plus tard de jouer pour gagner. Il faut juste leur inculquer les bonnes attitudes. Les gamins aiment le rugby aussi pour le plaquage, si on l’enlève, on leur enlève ce plaisir. J’ai vu des jeunes arriver du treize chez nous, car il n y avait pas assez d’équipes et donc pas assez de matchs. Ils sont venus chez nous pour jouer au XV, et là, on leur dit qu’on ne peut pas plaquer. Résultat ? Ils sont repartis. Avant, on avait des petits, des grands, des gros, des maigres, et on faisait une équipe avec ces différences, c’était une force. Là, on va uniformiser les gabarits. Le petit gros qui fait 35 secondes au 100m, il ne pourra plus jouer. Un toucher à deux secondes, c’est la fin de ce petit gros qui a trois mecs sur le dos mais qui avance. Et pourtant, il sait jouer au rugby. On ne peut pas tout axer le jeu de mouvement, et la vitesse. On peut dispenser une formation complète. A mon niveau, mes gamins avaient droit à des ateliers de passes, et de contacts, on travaillait tout. Même les parents sont perdus. En passant, les bonnes manières et les bonnes attitudes pourraient s’appliquer à beaucoup d’entre eux, surtout quand sur le bord de touche, ils crient “crève-le”, alors que son gosse a juste 8 ans.

L’éducateur que vous êtes devrait aussi éduquer les parents ?
Je n’ai pas cette prétention, ni l’envie (sourire). Il s’agit d’un problème d’éducation, d’esprit civique aussi. En revanche, il faut pousser les parents à devenir bénévole, en leur donnant des bases, pour que les gamins jouent en sécurité bien sûr. Mais qu’on ne demande pas à un parent d’élaborer un projet de jeu, de construire une séance entière. C’est le meilleur moyen de les faire fuir. Et on manque cruellement de bénévoles déjà.

Que vous inspire la baisse du nombre de licenciés ?
Elle est particulièrement alarmante chez les jeunes, car ce sont eux qui représent l’avenir de notre sport. Ils ont vu la France devenir championne du monde foot, alors ils vont vers le foot. Dans notre village, à titre d’exemple, on avait réussi à doubler les effectifs dans les catégories de jeunes, en trois ans. Or, la mairie a construit un gymnase omnisport, et on a perdu la moitié des enfants, partis jouer au hand, au basket ou au volley.  S’il pleut, la mairie pose un arrêté municipal sur le terrain, et on ne peut plus rien faire, les entraînements sont annulés, les matchs aussi. Et puis, on entend dire qu’il fait trop froid, qu’il pleut trop, du coup, jouer en salle c’est mieux. A Albi, le nombre de licenciés pour les sports en salle a explosé.

“L’avenir du rugby amateur se joue maintenant et dans les mois à venir”

Au delà du forfait de votre équipe, vous semblez pessimiste sur l’avenir du rugby en général ?
Mon discours n’est pas très joyeux, c’est sûr. Mais la société est devenue terne, avec une sinistrose ambiante qui ne me plaît pas. Je dis juste ce que je pense. On a le droit de ne pas être en accord avec mes propos. Mais je peux vous assurer que je vois des choses positives dans le rugby quand même.

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Il n’y aura pas de rugby à Marssac cette saison

Lesquelles ?
On revoit des comportements perdus, deux équipes qui se retrouvent à chanter ensemble après un match, le respect de l’arbitre, des supporters qui boivent un coup ensemble avant et après la rencontre, etc… Prenons l’exemple des féminines, qui mettent l’ambiance avec une mentalité et une fraîcheur qui font vraiment plaisir à voir. Il y a un plaisir évident à les voir s’entraîner, se retrouver et jouer le dimanche. On peut s’amuser sur un terrain, et prendre du plaisir. Bon, j’avoue que j’en prenais plus après une victoire (rires), mais à notre niveau, il faut surtout garder cette notion de plaisir.

Les mots “plaisir” et “convivialité” vous sont chers à l’évidence ?
Mais bien sûr. Quand j’étais entraîneur des séniors de Marssac, je me souviens des mecs qui restaient à l’apéro le dimanche, après avoir pris 30 points. Et on en prenait 30 chaque week-end. Mais l’ambiance, l’amitié et la convivialité nous ont permis de tenir bon jusqu’à la fin de saison. Je leur avais dit avec un brin d’ironie :  “soyons ambitieux, essayons de faire mieux la saison prochaine”. Bon, ce n’était pas compliqué car on avait gagné un seul match (rires). Résultat, les gars sont tous restés, pour l’ambiance, les copains, et on a gagné le premier match amical de la saison suivante. Je leur ai dit que le contrat était rempli, que c’était que du bonus. On était en septembre, quelques mois plus tard, on était champions !

Pour terminer, comment voyez-vous l’avenir de votre club et des équipes qui ont déclarées forfait ?
Une fois la déception passée, on peut repartir sur un nouveau projet, à l’image de Labruguière il y a deux ans, qui s’était mis en sommeil, avant de repartir de plus belle. Mais plus globalement, je constate que des clubs ont beaucoup de séniors, mais pas assez pour monter une deuxième équipe, ou bien auront du mal à passer l’hiver. Pourquoi dans ce cas, ne pas s’inspirer du foot, pour une fois, à savoir permettre à une équipe qui joue en Honneur, d’avoir une réserve qui joue en 3ème série ? Pourquoi notre équipe de 3ème série, composée de 21 joueurs, ne deviendrait pas la réserve d’une équipe de promotion, dont certains gars ne pourront pas jouer le dimanche ? Le vendredi soir, tout le monde se retrouve à l’entraînement, les deux groupes sont annoncés pour le dimanche et voilà. J’ai eu l’occasion d’en parler avec le coach de Lisle-sur-Tarn, il semblait aussi convaincu que moi. Les fusions sont l’avenir, c’est évident, mais la peur de disparaître du paysage rugbystique, de perdre le nom du village, freine les petits clubs. Alors qu’une entente voit le jour sous un nom lambda, pays de, vallée de, ou autre, peu importe. Mais si deux villages proches fusionnent sans changer de nom et que l’équipe Une tire profit de l’équipe “réserve”, tout le monde sera gagnant. J’ai conscience qu’il y a des contraintes pour mettre en place ces changements, avec des frais de bus plus élevés notamment, mais ça vaut le coup de le réfléchir je crois. L’avenir du rugby amateur se joue dans les mois à venir…

2 Commentaires

  1. Je confirme l’ensemble des propos tenus dans cette interview. Moi même président de club à Villeneuve les Béziers, nous avons dû faire forfait général 15 jours avant le début du championnat.Le rugby va mal,mais il ne faut pas abandonner, nous avons une saison pour tout reconstruire et trouver les bonnes solutions pour repartir de l’avant. Nous allons y arriver car nous avons comme vous ces valeurs du rugby dans notre peau. Bien sportivement. Courage a tout les clubs qui sont dans ce cas. Serrez les dents et n’abdiquer pas. Amitiés à tous . Cedric Ville .JSV XV

  2. Si c était que ça le mal de ce sport ! Ça fait des décennie qu’ on se dirige vers un aprovissement des viviers ! Les rugby vitrine à évolué mais pas les mentalité et les état d’esprit ! Ce sport va bouger et bouge , mais fini les club de clocher , les club paysan ! Les mentalité secrète et rustre !

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