Du côté des pros : Benoît Guyot

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Benoit Guyot, ancien espoir français passé par Biarritz avant de faire deux saisons à La Rochelle s’est retrouvé au chomage à seulement 27 ans. IL nous parle de sa situation, de sa vision du rugby actuel et de son futur professionnel .

D’habitude, cette question arrive à la fin quand on parle du futur aux joueurs professionnels, mais là pour vous, fin de carrière à 27 ans, c’est quoi votre vie aujourd’hui ?

Je suis reparti sur d’autres projets, je suis maintenant étudiant à temps complet. En réalité je n’ai jamais arrêté mes études durant ma carrière, j’ai toujours eu ce double projet. Il y a quatre ans, j’ai commencé un doctorat de gestion qui porte sur l’intégration de la technologie dans la prise de décision dans le sport , et plus précisément en rugby. Il me reste à peu près une année.

On sait que les joueurs en fin de contrat signent très tôt  dans la saison pour un nouveau club, vous avez senti dès le début que ce serait dur de trouver ?

En réalité, j’avais cherché à signer ailleurs un an et demi avant la fin de mon contrat parce que je commençais à ne plus jouer et si j’avais pu partir dès la fin de ma première année à La Rochelle, je l’aurais fait. Mais je n’ai pas eu réellement d’opportunités et j’avais un entraîneur qui n’était pas forcément pour car il comptait sur moi la saison suivante, donc j’ai décidé de continuer à m’accrocher pour ne pas rester sur un échec. Malheureusement, la seconde année s’est révélée être la copie conforme de l’année précédente et ces deux années à La Rochelle m’ont été un peu fatales.

Comment expliquez-vous qu’un joueur qui fait des feuilles de match en TOP14 et qui y a joué régulièrement depuis des années ne puissent pas retrouver un club ?

Concrètement, j ‘ai eu des propositions d’un ou deux clubs en PROD2 mais elles ne se sont pas totalement confirmées. Je pense que j’aurai pu continuer dans le monde professionnel si j’avais insisté et surtout accepté de repartie de zéro. La fin de saison arrivant, je n’avais toujours pas de club, je n’avais rien de concret donc au lieu d’attendre quelque chose qui ne tomberait peut-être jamais, j’ai pris mon avenir en main et j’ai embrayé sur un projet différent.

C’était des propositions pas assez sérieuses ?

Elles n’étaient pas suffisamment « concrètes », et puis c’était peut-être aussi une envie de ma part. Si une opportunité se présente à moi aujourd’hui, la porte n’est pas fermée, notamment pour être joker médical. Tout est à peser, le fait d’avoir pris des distances pendant quelques temps, cela m’a permis de souffler et de prendre du recul pour peut-être mieux repartir si j’en ai l’opportunité. C’est délicat d’arrêter sa carrière à 32 ou 33 ans suite à des problèmes physiques. En ce qui me concerne, je me suis retrouvé « à arrêter ma carrière » ou du moins la mettre en stand-by par défaut, c’est ça qui a été particulier. Je ne voulais pas être dépendant d’une décision qui ne m’appartenait pas, j’ai voulu prendre un peu d’avance sur cet environnement qui ne m’était pas favorable.

D’ailleurs, comment vous sentez-vous mentalement ?

Bien, parce que justement j’ai cette sensation d’avoir pris les devants sur les évènements. Paradoxalement, je me sens épanoui aujourd’hui car le projet dans lequel je m’investis aujourd’hui me tient à cœur. Je l’ai commencé il y a un moment et finalement il n’y a pas eu de discontinuité hormis le fait de jouer au rugby et d’avoir le rythme d’un joueur professionnel. Je suis reparti sur ce projet qui est très important pour moi et je n’ai pas eu finalement de période de latence que peut connaitre un sportif lorsqu’il arrête sa carrière.

Tchale Watchou, président de Provale disait que vous étiez un cas à part, que vous ne vous sentiez plus à votre place dans le rugby…

Non, il a pris un peu d’avance sur mon ressenti. La réalité, c’est que je ne me sentais pas bien dans la position dans laquelle j’étais À La Rochelle puisque je ne jouais aucun match, c’est plus cette position qui était difficile à vivre. Il dit que je suis un joueur à part parce que je  n’ai jamais cessé de travailler sur mon doctorat et qu’aujourd’hui, dans le sport professionnel, nous ne sommes pas beaucoup à poursuivre des études allant au delà de BAC+5. C’est avant tout ce qu’il voulait dire je crois. Me sentir à ma place, ce n’est pas la question, le plus important quand on joue au rugby, c’est de s’amuser et moi je ne m’amusais plus car je ne jouais pas. S’entraîner pour ne pas jouer en tant que sportif professionnel et en tant que personne qui aime la compétition est une situation extrêmement frustrante.

Des joueurs vous ont soutenu, notamment sur twitter, ne comprenant pas que vous puissiez ne pas avoir un club, ça doit quand même faire du bien ?

Oui, ce sont des amis avant tout et cela m’a touché. Je l’ai déjà dit, il y a un vrai débat, une discussion à avoir sur ce que je vis et plus généralement sur ce que vivent d’autres joueurs qui se retrouvent mis à la porte. C’est particulier, on n’a pas beaucoup de chiffres mais il y a un nivellement par le bas des joueurs français qui est extrêmement fort. Ces systèmes de jokers médicaux amènent des joueurs étrangers. Quand j’ai commencé le rugby, lorsqu’il y avait un blessé, c’était une opportunité pour un jeune joueur de se montrer. Aujourd’hui, la pression est telle que les clubs ne peuvent plus se permettre de lancer un jeune joueur sur un mois ou deux pour le tester, pour qu’il s’aguerrisse un peu le temps que le blessé revienne, ce n’est plus possible. Dans ce genre de situation, les jokers médicaux arrivent, prennent la place et le joueur espoir n’a plus l’opportunité ou très rarement de jouer en professionnel, c’est délicat pour les jeunes. En plus de ça, les joueurs comme moi qui ont joué 6 ou 7 ans en TOP14 se retrouvent aussi sur la touche pour cause de concurrence, pour cause de compétition, mais c’est aussi une question de renouvellement d’effectif. Finalement, avec le recul j’ai été dépendant de mon départ de Biarritz, qui a été volontaire. Je suis parti à La Rochelle car c’était une belle opportunité et ce départ m’a été fatal. Je suis parti alors que j’étais dans une dynamique positive à Biarritz, c’était un choix de carrière et je n’ai absolument aucun regret car sportivement l’opportunité de La Rochelle était intéressante. Les joueurs français se retrouvent mis sur la touche sans réelle raison et c’est ce qui doit générer un débat et une discutions, mais ce n’est pas à moi de le faire dans mon coin. Cela doit se faire entre les joueurs, les dirigeants du rugby français et il faut qu’une prise d’orientation soit définie, et ce n’est pas le cas aujourd’hui, tout du moins pas encore…

Est ce que vous en voulez à quelqu’un ?

Non, à personne et heureusement. La seule personne à qui je pourrai en vouloir c’est à moi si je ne m’étais pas investi comme je me suis investi. Je ne crois pas que l’on m’ait voulu du mal, c’est surtout une question de système où chacun défend ses intérêts. Tu rentres dans le moule ou pas, c’est un monde assez froid, certains disent « c’était mieux avant »…  J’aurais peut-être trouvé quelque chose « avant » pour rebondir, on m’aurait ouvert une porte sur un projet intéressant, mais ça ne s’est pas passé et je n’en veux à personne. C’est juste « comme ça ».

Est ce que vous avez senti les choses tourner, que le rugby ne partait pas forcément dans la bonne direction ou bien c’est arrivé trop vite ?

Ma situation un peu précaire, je l’ai senti venir. C’est avant tout « un marché », quand un joueur ne joue plus beaucoup, il perd de la valeur, il perd en visibilité, il perd en beaucoup de choses.

Vous parliez de système très ouvert qui ne laisse plus la place aux joueurs comme vous, vous considérez qu’il faut changer ?

Le combat, je ne vais pas le mener seul, cela me mettrait dans un situation délicate. Je pense que ce combat est avant tout comme le rugby, c’est un combat à mener collectivement de manière réfléchie et en accord avec toutes les contraintes qu’il peut y avoir dans ce sport. J’ai envie de participer à des discussions, mais je n’ai pas forcément envie de servir d’exemple. Je considère qu’il y a d’autres joueurs plus touchés que moi, comme des joueurs qui ont joué en TOP14, PROD2 et qui se retrouvent aujourd’hui à végéter en Fédérale. Finalement, moi j’ai joué en TOP14 et j’ai eu l’opportunité de passer à autre chose assez rapidement. Je pense qu’il y a de grandes choses à faire et qu’il y a une urgence par rapport à cela, par rapport au fait que les joueurs français soit bloqués dès le début, soit mis à la porte

Les élections qui se profilent à la tête de la fédération et de la ligue où on parle beaucoup de JIFF, ça vous intéresse pour les générations futures ?

Cela m’intéresse oui, mais je pense que l’aspect politique de la chose est très compliqué à gérer. Aujourd’hui, le débat n’est pas du tout transparent, à aucun moment les candidats se sont mis autour d’une table pour échanger leurs idées. La réalité aujourd’hui, c’est que l’intérêt est commun et pourtant, ce que l’on sent, c’est qu’il y a une campagne avec des gens qui se tirent dans les pattes, c’est dommage. A aucun moment on ne parle de ce qu’il se passe réellement dans le rugby, on parle de l’équipe de France, on parle des joueurs, mais je pense qu’il y a un vrai débat sur ce que l’on veut réellement faire qui mérite d’être tenu et on en est loin. J’attends des propositions et des choses concrètes, et pour le moment cela tarde à venir.

Ce volet politique, cela t’intéressait avant qu’il t’arrive cette péripétie ?

Oui, bien sûr. Je me suis toujours intéressé à ce qui se passait au niveau des instances du rugby, que ce soit à la FFR ou à la LNR, c’est important de comprendre l’environnement dans lequel on vit.

A vous entendre, on suppose que le rugby est toujours une passion pour vous aujourd’hui ?

Évidemment et je continue de jouer.

Justement, en début d’été, des articles disaient que vous repartiez dans le rugby amateur, ça en est où ?

J’ai repris dans le club de Suresnes (Fédérale 2). Je n’y ai jamais joué mais une grande partie des joueurs que j’ai côtoyé quand j’étais en région parisienne plus jeune à Lakanal au Stade Français jouent maintenant à Suresnes. Mine de rien, après avoir connu les désillusions du haut niveau, la « froideur » du professionnalisme, je me régale à retourner jouer à ce niveau là. Il y a une différence de niveau certes, mais on joue sans pression et c’est une manière différente de vivre ce sport, ça me plaît beaucoup.

Est ce qu’on pourrait vous voir dans la monde pro, en tant qu’entraîneur ou consultant, ou plutôt dans le monde amateur ?

Je n’en n’ai aucune idée. Je n’ai aucun projet à long terme pour le moment, à court terme c’est simplement de finir ma thèse et de réussir à rendre un travail de bonne qualité qui permette peut-être de faire avancer les choses. C’est une démarche très intéressante mais aussi éprouvante. Le fait de n’avoir que ça à faire est une chance car je peux me consacrer entièrement là dessus, chose que je ne pouvais pas faire avant. Maintenant je n’ai aucune idée de ce que je vais faire par la suite.

Vous parliez de ne pas mener de combat seul sur le rugby actuel, on pourrait vous voir dans les instances dirigeantes ?

J’en discute, je participe aux discussions, je suis curieux. Je prendrai position si on me le demande au sein d’un groupe ou d’une association d’idées disons. Je pense avant tout que ce combat est un combat de fond donc il doit être mené collectivement et non pas en solitaire.

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